La Grande Maison a fêté ses 50 ans
18 septembre 2026 0 Par Sarah ArnaudPar Nathalie Wolff
Mercredi 3 juin, la Grande Maison a soufflé d’un même enthousiasme teinté d’orange, le dress code du jour, ses 50 bougies (lire article magazine Interaction n°128 p. 26/27). Une fête aux reflets des valeurs et du travail portés par la MDEA (Maison départementale de l’enfance de l’Ain) via son projet d’établissement et le Département, un fête fédératrice, ouverte sur l’extérieur, fruit de l’engagement commun des enfants et des professionnels des trois sites de la MDEA.
« Dites-moi Julie, comment vous faites les anniversaires à la Maison de l’enfance? » Julie Ducolomb, directrice de la MDEA, regarde Thierry Clément, alors DGAS*, avec étonnement. « On les fait, on n’est pas des ignobles personnages. On fait le gâteau, on fait le cadeau, on fait la fête. » Et là, Julie commence à comprendre. « On le fait dans le service, avec des copains qui ne sont pas des copains mais des camarades de chambrée qu’il n’a pas choisis. » La réflexion est lancée. Le Département engage une recherche action, menée par LEPPI, Laboratoire d’évaluation des politiques publiques et des innovations.
*Directeur général adjoint à la solidarité du Conseil départemental de l’Ain

Développer le réseau social

Au niveau national, 25 % des personnes sans domicile fixe sont passés par l’Aide sociale à l’enfance. Un chiffre qui interpelle fortement le Département qui a fait de l’enfance une priorité de mandat (lire magazine Interaction n°126 p 26/27). « Il y a une nécessité d’évolution du nombre de places et de variété de places pour répondre à toutes les problématiques rencontrées et une volonté d’éviter les ruptures de parcours, déclare Marine Tabouret, vice-présidente déléguée à l’autonomie, à l’enfance et à la famille. Nous travaillons beaucoup sur le capital social qu’on peut développer chez les jeunes pendant leur accompagnement, qui constituera une ressource dans la vie d’adulte. » En effet, les enquêtes rétrospectives sur lesquelles s’appuient la recherche-action menée de 2022 à 2024 font état de l’isolement de nombreux jeunes en fin de placement et mettent en évidence que ceux qui s’en sortent le mieux ont eu la possibilité d’être soutenus par des frères ou sœurs, d’anciens éducateurs, des familles d’accueil, des amis, des parents. Durant trois ans, l’équipe du LEPPI a mené des questionnaires et des entretiens auprès des professionnels et des enfants, animé des groupes de travail, avec pour objectif de déterminer des actions à mettre en place pour que chaque enfant confié puisse développer et maintenir des liens d’attachement durant tout son parcours de placement, mobilisables face aux aléas de la vie.
“Tout est faisable”
Comme son nom l’indique, une recherche-action se construit dans un va-et-vient entre théorie et terrain, ouvre la voie de l’expérimentation, transforme ce et ceux qu’elle touche, dès l’enclenchement du processus. Pas besoin d’attendre le rapport de 2024 pour permettre aux enfants de vivre les anniversaires de leur souhait, pour qu’ils invitent copains et copines de l’école, de leurs activités, à la Maison de l’enfance, à la piscine ou au 1055. « Tout est faisable, on s’organise », explique Mickaël Abboud, directeur adjoint de la MDEA. On s’organise, en levant les freins qui n’en sont pas, les barrières organisationnelles ou logistiques que l’institution érige elle-même, en acceptant la souplesse. Aujourd’hui, les enfants qui le souhaitent peuvent manger à la cantine, rester sur des temps périscolaires. Ils s’inscrivent à l’activité de leur choix tant qu’elle est compatible avec leur emploi du temps, ils vont au centre de loisirs, en colonies de vacances. Ils développent des liens avec d’autres enfants, mais aussi avec d’autres adultes, le prof de musique, le parent du copain qui le ramène du foot, ou qui l’a invité à dormir. « Ça produit de vrais bénéfices, poursuit Mickaël, puisqu’en retour, les enfants sont de plus en plus invités par des enfants de l’extérieur, même pour des vacances. »

Les enfants ont leur mot à dire

Entre 2023 et 2025, les chercheuses du LEPPI ont animé six journées auprès d’enfants de 8 à 21 ans, confiés en maison d’enfants et en famille d’accueil, afin qu’ils puissent parler de ce qu’ils vivent, de ce qu’ils aimeraient changer, de faire des propositions pour une vie meilleure. « Qui peut le mieux parler de ce qu’on fait que ceux pour qui on le fait ? », poursuit Julie. Et ce n’est pas de la poudre aux yeux. La parole des enfants est entendue et prise en considération dans les actes. Elle permet à la structure de s’interroger sur ses pratiques, dans tous les domaines, qu’ils soient intimes, comme celui de l’habillement, de la personnalisation de sa chambre ou liés à la collectivité, comme les menus, la fête de l’été, et de les faire évoluer. « Parmi les grands sujets, on a travaillé sur comment on accueille un enfant qui arrive et comment on organise un départ, explique Mickaël. On a voulu sortir de la subjectivité professionnelle en posant directement la question aux enfants. Ils amènent des choses très pertinentes, qu’on ne soupçonnait pas. On s’en imprègne et on note, telle quelle, la parole de l’enfant, qui est intégrée aux outils professionnels, non comme un dogme, mais comme une recommandation de bonnes pratiques. »
Léa, 16 ans, est arrivée en juin 2024
« Quand on est arrivés, on avait rien. Le lendemain matin on se réveille, on est un peu perdu aussi je dirais. On sait à peu près où est-ce qu’on est et en même temps on ne sait pas trop, on est un peu bouleversés. On se pose plein de questions alors qu’on sait mais c’est juste que ça fait tellement peur. On se demande pourquoi on a été séparés de nos familles. Justement, c’est ça l’angoisse, c’est qu’on ne sait pas combien de temps on va être placés.
On a peur, on est triste, on est en colère. En fait, on ressent dix mille émotions à la fois. Du coup, les premiers jours, on reste tout seuls dans nos chambres, on ne va parler à personne. »
Océane, 14 ans, est arrivée à l’âge de 6 ans
« Moi je suis arrivée un jour où tout le monde était en vacances. Du coup, sur la cabane*, il n’y avait personne, que les éducateurs, donc je me suis sentie un peu moins stressée. C’était des professionnels, donc ils n’allaient pas me juger. Quand les jeunes sont arrivés, j’ai eu peur qu’ils me jugent, qu’ils demandent que je raconte un peu mon histoire, ce qui s’était passé, pourquoi j’étais placée. Du coup, ça m’a mis beaucoup beaucoup de pression et en fait, quand ils sont venus me voir, ils m’ont accueillie normalement et j’ai eu moins de stress. »

Être placé.e avec ses frères et sœurs
Une des dix propositions du groupe d’enfants rejoint une priorité du Département. Malheureusement, comme le constate Martine Tabouret, « quand trois enfants d’une même fratrie arrivent d’un seul coup, il faut trois places et on ne les a pas forcément au même endroit. » En attendant la création du premier village d’enfants* de l’Ain, la question de la fratrie est réfléchie. « Les fratries, ça ne se réduit pas à mettre des frères et sœurs ensemble au sein d’un service ou dans un même établissement, explique Mickaël. Ça ne suffit pas à éprouver le lien. Nous avons créé un groupe de travail avec les agents de tous les services, les enfants concernés, les parents de ces enfants et développé des axes pour favoriser le développement et le maintien des liens fratrie. Par exemple, il y a un planning pour permettre à des éducateurs de partir sur des temps fratrie, même si les enfants sont dans des services, voire des établissements différents. Ils ont les moyens financiers pour organiser une activité, un restaurant… Nous avons même un appartement à Bourg-en-Bresse où il y a possibilité de passer une nuit. Soirée crêpes, plateau télé ou jeux de société, aller au marché le matin, frères et sœurs partagent des moments ordinaires » qui construisent un lien véritable.
*Les villages d’enfants sont composés de maisons à taille humaine qui offrent aux enfants un accueil de type familial.

Les liens d’avant
Il n’empêche qu’au moment du placement se produit une rupture qui pourrait peut-être être évitée. « Le capital social que l’enfant avait construit avant son placement est rompu. Il n’a plus de lien avec ses cousins, ses oncles et tantes, ses grands-parents… », regrette Mickaël. « Pendant les trois semaines qui suivent un placement d’urgence avant l’audience, faute de moyens, il ne se passe pas grand chose, renchérit Julie. Il faudrait une équipe dédiée. » Un sujet de fond, fil rouge de la 19e édition des Assises nationales de la protection de l’enfance qui se sont tenues les 25 et 26 juin à Strasbourg. Autour de chaque enfant, il existe un entourage – proches, parrains, tiers dignes de confiance, accueillants durables et bénévoles, assistants familiaux, voisins, anciens enseignants – qui peut devenir un véritable point d’appui, à condition d’être repéré, associé et soutenu, sans être idéalement surinvesti ni laissé seul. Reconnaître cet entourage, se donner les moyens de faire évoluer les pratiques, c’est faire de l’écosystème relationnel de l’enfant un levier central de protection.

